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Manuel Valls et d'autres : l'opium des pouvoirs

Justice au Singulier - philippe.bilger, 9/06/2015

L'opium des pouvoirs est de se laisser aller quand ils n'en peuvent plus. En étant sûrs de n'être questionnés sur rien. Mais c'était hier.

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Pourquoi notre République parle-t-elle si volontiers de la morale en gros et la respecte-t-elle si peu au détail ?

Comment ne pas être étonné en effet par la multitude des dénonciations abstraites et par les transgressions concrètes qui viennent contredire le bloc éthique et vertueux dont le principe nous est quotidiennement asséné ?

Cette interrogation me semble centrale sauf à se satisfaire d'un hiatus qui met la pureté verbale et de façade d'un côté et le plaisir, les tentations, les accommodements de l'autre.

Je ne me moque pas mais le métier politique est devenu tellement un métier "de chien" que ceux qui en font profession ont besoin d'une soupape de sûreté, d'une oasis de liberté.

Présider, gouverner, dans notre monde, ne sont plus des activités, des responsabilités que le citoyen respecte et honore mais, au contraire, des obligations qui sont surveillées, des missions qui sont scrutées, des ascèses qui sont recommandées.

Quel homme de pouvoir pourrait, aujourd'hui, se dire gratifié par l'opinion publique, le peuple de gauche ?

Quant au peuple de droite, il demeure dans une attente impatiente mais lucide et, s'il est moins morose par certains côtés que l'autre, cela tient au fait qu'il est tout entier tendu vers l'avenir qui aura d'abord les couleurs de la primaire 2016 à ouvrir évidemment à la droite et au centre, faute de quoi le champ étriqué fera surgir un candidat étriqué.

Ce calvaire, certes parfois confortable et somptuaire, qu'est devenu de nos jours le privilège de diriger, d'administrer, de dominer et d'inspirer n'est pas seulement le propre de ce qui est consubstantiel au plus haut niveau de l'Etat. Il affecte les services publics et les entreprises. Au fond, on ne peut plus imposer tranquillement. En plus, il convient d'avoir des résultats. Il est nécessaire de démontrer à chaque instant ce qu'on vaut. C'est épuisant.

Le chômage qui continue à monter, des entreprises qui perdent de l'argent, de la compétence qui est exigée même pour les postes de ministres, des vies privées exemplaires, de l'allure sur tous les plans, l'écoute de citoyens qui non seulement ne vous suivent plus mais finissent par détester ce que vous représentez, l'incroyable scandale de constater que l'électorat résiste aux sermons sur la culture à politiser, la liberté d'expression à caporaliser et le FN à pourfendre, autant de servitudes, de handicaps et d'impuissances qui rendent insupportable le quotidien et exigent, pour survivre, un peu de débridement, de la souplesse dans la rectitude, de la désinvolture dans la gestion, de la toute-puissance d'autant plus jouissive qu'elle s'applique aux marges, souvent dans le dérisoire ou l'insignifiant. Mais il n'y a pas de petits contentements pour qui est soumis ailleurs à l'étau d'une existence sous contrôle médiatique et civique !

Karl Marx prétendait que la religion était l'opium du peuple, le coeur d'un monde sans coeur.

Il y a aussi un opium des pouvoirs. Ils ont besoin de consolation.

Le voyage purement ludique à Berlin - avec ses deux fils et aux frais de l'Etat - du Premier ministre qui a menti, scandaleusement couvert et approuvé par le président de la République qui lui-même a donc menti - on se serre les coudes et les intérêts se protègent -, les dérives de Mathieu Gallet et d'Agnès Saal, hier les affaires Cahuzac et Thévenoud, Stéphane Richard qu'Orange légitime à proportion même de ses mises en examen, Nicolas Sarkozy oubliant que maintenant il a à jouer le rôle du modeste, le CSA qui, lui aussi, a envie d'une pincée d'arbitraire et de partialité, tout ce qui prospère dans la périphérie des pouvoirs, tout ce qui gangrène les images des institutions et des services publics - tout cela, à des degrés divers, relève de la même tendance : on se détend dans l'illégitime, l'indécent ou le culte de soi parce que, pour l'essentiel, on n'en peut plus (Le Point.fr) !

On ment parce que la vérité, tout le temps, est devenue trop lourde à porter.

Les pouvoirs, sans ironie, doivent arracher de haute lutte de quoi se persuader encore qu'ils ont raison d'être ce qu'ils sont ou d'aspirer à le rester. Il n'est pas concevable qu'ils n'aient que des rançons à verser.

On appelle ces parenthèses entre l'exigence et la réalité, ces contradictions entre la vertu et son imparfaite incarnation, des transgressions.

Ce sont des décontractions.

L'opium des pouvoirs est de se laisser aller quand ils n'en peuvent plus. En étant sûrs de n'être questionnés sur rien.

Mais c'était hier.


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