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Trop d'avocats

Justice au singulier - philippe.bilger, 15/08/2012

Si on est lucide sur soi, on fait autre chose.

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J'ai toujours su que je ne voulais pas devenir avocat, et pourquoi. Magistrat en activité ou non, je n'ai pas changé d'avis.
En dehors du rapport à la vérité qui me semble un clivage essentiel entre le métier de défendre et le profane qui aspire à une vision moins tolérante et relativiste des choses et des êtres, autre chose de fondamental m'aurait détourné du barreau. C'est le sentiment que des personnalités emblématiques y existent, rares, et que la parole, dans la justice pénale, a déjà trouvé à qui parler si j'ose dire. A quoi rimerait de venir ajouter sa voix à un univers qui n'en manque pas sans avoir la certitude du caractère nécessaire de sa contribution ? Inutile de se présenter pour seulement faire nombre, en dépit de l'humanisme généreux qui inspire beaucoup d'avocats mais qui évidemment ne garantit ni le talent ni cette singularité brillante, intelligente et puissante, inoubliable quand on l'a côtoyée.
C'est à cause de cette conscience vive de ce qui mérite d'être entendu et de ce dont on peut se passer que j'ai particulièrement apprécié l'intervention du bâtonnier de Paris Christiane Féral-Schuhl qui a été résumée par ce titre provocateur : "Il faut limiter l'arrivée de nouveaux avocats" (Le Figaro).
La mise en place d'un examen national plus sélectif qu'elle souhaite à juste titre n'aurait rien de révolutionnaire si son affirmation précédente ne représentait pas, en dépit des prudences de langage qu'un bâtonnier a pour art de savoir manier, une nouveauté pour un monde tellement persuadé de sa valeur intrinsèque qu'aucune entrave à son expansion ne lui semblait jusqu'alors légitime.
Le bâtonnier avec force et un courage intellectuel auquel je rends hommage et qui contredit beaucoup de lâchetés ordinales vient signifier au fond que n'importe qui ne peut pas devenir avocat, qu'il convient d'être plus exigeant pour distinguer le bon grain de l'ivraie. Peut-on voir davantage dans cette volonté de rigueur ? L'idée que ce n'est pas la peine de prétendre exercer cette mission capitale pour la démocratie - en favorisant une justice pleinement contradictoire et équilibrée - si non seulement on n'est pas certain d'avoir le feu sacré avec ce qu'il implique, au-delà de la morale abstraite, d'engagement et de conviction mais si le regard et l'écoute d'autrui ne vous confirment pas que vous êtes unique et donc irremplaçable. Une telle approche n'a rien de vaniteux mais est seule de nature à ne pas emplir l'espace pénal avec des apparences d'avocats et des simulacres de défenseurs. On n'est pas avocat parce qu'on se qualifie tel. On l'est quand plus personne ne peut dénier que vous l'êtes. Il y a une consécration par l'audience et le conseil, une dégradation, souvent, pour beaucoup, à cause des mêmes.
C'est forcer le trait mais il n'y aurait rien d'anormal à ce que le bâtonnier de Paris, répudiant le corporatisme obligatoire de la masse, ait désiré manifester, aussi clairement qu'elle pouvait se le permettre, un culte bienfaisant de l'élitisme. En effet, à quoi bon se parer avec ostentation des plumes de l'avocat - la médiocrité se distingue précisément en ceci qu'elle ignore, pour son plus grand désavantage, ce qu'elle vaut vraiment - si sa bouche, son style, son abattage, son aura, son argumentation et son éthique ne sont pas ceux, entre autres, d'Henri Leclerc, Thierry Lévy, Hervé Témime, Jean Veil, Thierry Herzog, Jean-Louis Pelletier, Eric Dupond-Moretti ou Georges Kiejman ?
Si on est lucide sur soi, on fait autre chose.


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