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Le régalien, une langue étrangère pour le président ?

Justice au Singulier - philippe.bilger, 14/06/2020

Pour le président de la République, le régalien est une langue étrangère. Il imposerait une fermeté, l'absolutisme d'une conviction sur le péril de la confrontation entre deux France et l'urgence de solutions à adopter qui ne seraient pas faites pour donner une douce image faussement humaniste de leur initiateur mais pour redresser, remettre en ordre et stabiliser un pays déréglé.

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On a les intérêts, les préoccupations, voire les obsessions de ses compétences. L'avocat général que j'ai été focalise sur l'importance du régalien - autorité de l'Etat, forces de l'ordre, sécurité, justice, tranquillité publique, respect de la loi, défense de l'état de droit, égalité entre les citoyens, etc. - dans une vision et pratique présidentielles.

Quels que soient les mérites de l'intervention du président - et je ne doute pas qu'elle sera largement commentée par les spécialistes, notamment pour ce qu'il a annoncé sur les plans économique et social et les perspectives qu'il a dessinées pour demain -, je persiste: je suis toujours déçu par sa manière de traiter du régalien, d'affronter le terrible gouffre entre une majorité silencieuse, discrète et profondément indignée - qu'on regarde le soutien qu'elle apporte à la police dans les sondages - et une minorité gangrenée par le communautarisme, qui tient le haut du pavé politique, médiatique et même judiciaire en n'ayant aucune raison de rentrer dans le rang puisqu'on lui permet tout.

Pour le président de la République, le régalien est une langue étrangère. Il imposerait une fermeté, l'absolutisme d'une conviction sur le péril de la confrontation entre deux France et l'urgence de solutions à adopter qui ne seraient pas faites pour donner une douce image faussement humaniste de leur initiateur mais pour redresser, remettre en ordre et stabiliser un pays déréglé.

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Le langage régalien, à l'évidence, n'est pas entré dans la culture du président. Car, contrairement à ce qu'on peut croire, il n'exige pas seulement d'avoir une conception élevée de soi-même et de sa mission - pas de souci à se faire sur ce plan - mais surtout d'élaborer un plan de bataille, de proposer à la nation, pour son bien et contre les inévitables opposants à sa sauvegarde, des mesures drastiques et des dispositifs forts, révélateurs d'un tempérament n'ayant peur de rien et surtout pas d'accomplir le nécessaire, aussi rude qu'il soit, pour notre pays.

Or ce pouvoir et notre président ont peur. Le reproche qui leur a été imputé de diffuser, pour le coronavirus, de la peur dans l'esprit et les fibres nationales m'a semblé injuste quelles qu'aient été leurs maladresses ou retards dans la gestion de l'épidémie.

En revanche, à considérer, lors de ces dernières semaines, la manière dont ont été appréhendés sur tous les plans les fauteurs de troubles, les manifestations interdites mais autorisées, dont on a donné satisfaction aux premiers et validé les désirs haineux des secondes, dont on a institutionnalisé un deux poids deux mesures, dont on a complu aux forts faisant du bruit et rudoyé les apparents faibles, tout cela a été le signe d'une démarche erratique, poussée au gré d'un vent démagogique et, au fond, méprisante à l'égard des aspirations profondes du peuple.

La peur est la cause de ces actions ou absentions qui choquent, de ces alternances qui donnent le tournis aux institutions sur lesquelles la démocratie compte.

Faut-il, dans ce registre, sauver tout de même quelque chose de son propos solennel et très optatif de vingt minutes ? Non pas les banalités généreuses sur la lutte à mener contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations. Non pas le soutien sans flamme ni élan apporté à la police. La reconnaissance du président à l'égard des policiers et des gendarmes leur ira droit au coeur certes mais sera-t-elle suffisante pour leur faire oublier les aberrations choquantes d'avant ?

Il me paraît évident que ces engagements tellement vagues, renouvelés aujourd'hui et déjà proférés hier ou avant-hier, n'auront pas la moindre incidence sur un pays déboussolé, à cause d'abord de sa tête. Je crains que, le verbe retombé et analysé, la réalité reprenne le dessus et que la France se retrouve tristement encore en dessous !

Il y a eu heureusement l'affirmation du refus de toute repentance historique et nationale.

Mais c'est peu. Le ton enthousiaste et teinté d'une suave autosatisfaction ne m'empêche pas de formuler ce regret qui, pour être chronique au sujet d'Emmanuel Macron, n'en est pas moins amer.

Oui, le régalien est une langue étrangère pour le président.


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