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Eric Dupond-Moretti reçu à l'écrit !

Justice au singulier - philippe.bilger, 15/04/2012

Eric Dupond-Moretti est reçu à l'écrit. Examen de rupture: il a déjà eu l'oral !

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On aurait pu craindre le pire de la rencontre entre le plus grand avocat d'assises d'aujourd'hui avec un chroniqueur judiciaire d'exception, entre Eric Dupond-Moretti (EDM) et Stéphane Durand-Souffland (SDS). Tant les meilleures idées sur le papier font parfois d'exécrables livres.

Mon inquiétude initiale a été très vite dissipée avec ce "mode d'emploi" pour avocats pénalistes si affectueusement dédié par EDM à ses quatre enfants (France 5).

Pourtant, pour être franc, un subtil malaise s'est insinué quelques secondes qui avait sa source inévitable dans le décalage entre l'écrit et l'oral, dans le hiatus obligatoire entre l'âpreté, la belle violence de la parole d'EDM, son souci de vérité, sa rage de pourfendre et sa passion de la justice d'un côté et, de l'autre, l'élégance, la délicatesse et l'apprêt évidemment moins intense du style dont SDS est un maître incontestable. Le passage de l'une à l'autre entraîne forcément une infime déperdition qui fait que la personnalité singulière et presque étouffante à force d'existence et de talent ne peut pas se retrouver transposée telle quelle dans ces pages mais subit une sorte d'atténuation et de banalisation.

En même temps, ce constat à peine formulé, une double bienfaisante objection doit lui être opposée.

La première tient à cette éclatante lumière qu'EDM est d'abord, avant tout et peut-être exclusivement, une "bête" des assises, un drogué de l'intelligence du procès, un plaideur indépassable tant il sait mêler ce qui habituellement est éclaté, pour le meilleur, en de multiples natures judiciaires alors que la sienne, par une grâce à la fois innée et construite, rassemble la force et la douceur d'une apparente faiblesse, l'irrésistible avancée d'une machine de guerre et la dentelle de l'ouvrage d'art, le verbe tonitruant et parfois dévastateur avec la parole, l'analyse et les sentiments souvent les plus raffinés du monde. J'irais jusqu'à soutenir que tout ce qui ne relève pas de l'espace criminel, de sa sombre magie et de son malheur transcendé pour l'accusation comme pour la défense demeure étranger à EDM qui ne s'est jamais piqué de "jouer" à l'intellectuel, persuadé - et il n'a pas tort - que la concentration absolue qu'exigent les assises est aux antipodes des jeux de l'esprit.

La seconde - c'est l'exemplaire réussite de ce livre qui dans le parcours d'EDM n'arrive ni trop tôt ni trop tard - se rapporte à cette chance rare de découvrir un EDM familier, presque paisible même dans ses élans d'hostilité souvent contenue, cherchant à enseigner plus qu'à détruire, communiquant, sans une once de vanité ni d'affectation, sa vision des choses judiciaires, sa manière d'être et de pratiquer, les profondeurs qui l'inspirent, l'animent, le font gagner ou se décevoir lui-même. Un EDM "à hauteur d'homme", selon une expression qu'à l'évidence il apprécie. Si l'on a pu être tenté ici ou là - et moi le premier - de décrire EDM comme une sorte de "bombe", d'adepte d'un terrorisme visant à impressionner, voire à intimider les juges et les jurés pour qu'ils ne puissent pas s'assigner un autre choix que de céder à la puissance de sa démonstration, rien de tout cela dans ces pages où EDM, avec une voix tranquille et d'autant plus convaincante, nous fait entrer dans ses coulisses, nous révèle son intelligence complexe, son coeur immense, son histoire familiale qui explique son authenticité, son respect exemplaire des humbles et des modestes et son atypisme fier assumé. Cette part de lui me l'a rendu proche pour des raisons que je n'ai eu aucun mal à élucider.

Ce ne serait pas faire honneur à ces deux personnalités qui, journaliste et avocat, sont parvenues à combler le lecteur que de taire ce qu'une approche bienveillante mais s'espérant lucide pourrait trouver à redire sur le fond.

Je ne suis pas persuadé qu'EDM n'exagère pas l'importance et l'influence des présidents d'assises lors des délibérés, tant, encore aujourd'hui, l'avocat même le plus brillant qui soit a besoin de trouver des causes extrinsèques pour accepter des défaites qui lui sont insupportables. Ce procès qu'il intente, encore une fois avec mesure, ne me semble pas tenir compte des évolutions indéniables qui se sont produites depuis longtemps maintenant et qui rendent injustes ces généralités.

Je ne partage pas non plus l'appréciation très positive d'EDM sur quelques présidents que le premier président Magendie aurait eu tort de remplacer. Je crois au contraire que les actuels les valent largement, voire les dépassent si on veut bien admettre que la qualité principale d'un président n'est pas de complaire forcément à la défense et de se méfier de l'accusation.

Par ailleurs, la culture du doute qu'EDM invoque si volontiers - pour l'avocat, elle n'existe pas qui le conduit à soutenir sans faiblir la cause qui l'a choisi et à s'épargner tout embarras de conscience ! - n'est pas à ce point contraignante qu'elle doive forcément imposer une multitude d'acquittements avec, tout de même, des condamnations qui paradoxalement, en prétendant dénoncer le risque de certains aveux, ne seraient pourtant admissibles que grâce à eux.

Enfin, je regrette, même si c'est la loi du genre, qu'EDM se soit abandonné à l'éloge des avocats qu'il estime ou admire - et son jugement ne se trompe jamais sur ce plan - mais ait répugné, avec une franchise qu'on aurait attendue, à offrir un tableau moins idyllique de la fraternité prétendue du barreau et à mettre en pièces tant de fausses réputations, tant d'auréoles imméritées. Même EDM s'est soumis à une obligation de réserve, même lui !

Ces différences de points de vue sont de peu d'importance et, pour conclure, ne m'empêchent pas de mettre l'accent sur deux données fondamentales qui se dégagent de cet étincelant exercice de style et de sincérité.

EDM s'indigne et sort de ses gonds, une seule fois, et il a absolument raison de le faire. Il a été mis en cause scandaleusement dans une procédure fabriquée à son encontre par un magistrat, José Thorel, passé de Lille à Ajaccio puis à Papeete. Elle s'est évidemment effondrée. Heureusement, des fonctionnaires de police et d'autres magistrats avaient su réagir comme il convenait.

EDM - je l'ai déjà écrit - ne pourrait être menacé dans sa fulgurante carrière, qu'Outreau a fortement amplifiée, que par lui-même. Trop de contentement de soi, et une brèche navrante serait ouverte dans la considération portée à cette personnalité qui tirera au contraire tous ses avantages de sa simplicité et de son exceptionnel talent. Rien ne servira mieux le second que la première et je ne doute pas une seconde qu'EDM aujourd'hui en est convaincu.

Puisque, comme moi à une certaine époque, EDM se voit interdire l'accès à l'école nationale de la Magistrature, ce qui est une aberration, je suggère instamment au successeur de Jean-François Thony - pourquoi ne nommerait-on pas Renaud Van Ruymbeke ? - de commencer son mandat par une invitation à y venir adressée à EDM. Il serait heureux d'y débattre et les auditeurs ne manqueraient pas de profiter de cette formidable opportunité qu'on devrait cultiver soi-même mais que la contradiction d'autrui facilite : penser contre soi.

EDM est reçu à l'écrit. Examen de rupture : il a déjà eu l'oral !


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