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Le grand saut du FN

Justice au Singulier - philippe.bilger, 11/06/2015

Les élections régionales à venir seront un test décisif. Pour le pouvoir : continuera-t-il sa descente ? Pour Marine Le Pen : sera-ce le blocage ou la poursuite ?

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Jean-Marie Le Pen est "un grand-père dans un état d'esprit belliqueux, revanchard" pour Marion Maréchal-Le Pen (MMLP) et le FN a exclu seize de ses candidats aux élections départementales.

Malgré l'action en justice du premier, il est clair que celui-ci relève désormais d'une histoire ancienne et, pour les seconds, ils subissent les effets d'une normalisation dont d'autres partis pourraient s'inspirer sauf à les considérer d'une pureté absolue, ce que la réalité ne cesse pas d'infirmer.

Il est plus important de retenir que MMLP a décidé d'être tête de liste en région PACA et que Christian Estrosi ne va pas avoir la tâche facile pour se distinguer d'elle sur les plans de l'immigration, de la sécurité et de la justice, même avec le bagout en plus.

Marine Le Pen (MLP), probablement, sera tête de liste pour la région Nord-Pas de Calais-Picardie en face de Xavier Bertrand auquel Nicolas Sarkozy a fait ce cadeau empoisonné qui a été assumé avec panache par celui qui s'est déclaré, le premier, candidat à la primaire 2016.

Depuis des mois, paraît-il, un débat a lieu au FN sur la tactique à adopter par sa présidente. Devait-elle se réserver pour l'élection présidentielle, la "hauteur nationale" selon l'expression de MMLP, ou bien s'engager dans le combat des régionales ?

Avait-elle vraiment le choix ?

Certes la lutte va être difficile et éprouvante et elle aura en face d'elle un concurrent redoutable qui n'a jamais été, lui, suspect de complaisance à l'égard du FN. Si elle la perd, il est clair que son aura sera entamée mais il me semble qu'elle est condamnée à ne pas fuir cette séquence riche de sens.

Le FN a progressé lors de toutes les élections - moins, il est vrai, qu'annoncé par les médias aux départementales - qui ont rythmé les trois premières années de François Hollande. Mais elle n'était pas directement impliquée dans les joutes si elle en recueillait les bénéfices et pâtissait des déconvenues.

L'élection présidentielle permettra aux Français de se déterminer en faveur de celui qui aura l'honneur de les présider. Les sondages confirment que MLP sera certainement au second tour en face d'Alain Juppé ou de Nicolas Sarkozy ou bien de François Hollande qui fait tout ce qu'il peut pour de moins en moins présider et de plus en plus s'adonner à une "bougeotte" qui ressemble fort à une campagne présidentielle avant la lettre (Le Monde).

Si personne, sauf elle-même et son parti - à l'exception de son père -, n'imagine qu'elle puisse vaincre en 2017, reste que l'état de déréliction de notre pays, sa morosité démocratique et sa démobilisation civique, la piètre exemplarité du pouvoir et ses médiocres résultats ne rendent pas totalement absurde son optimisme à elle.

Le péril ne serait-il pas que pour l'échéance suprême, les Français épouvantablement déçus par les "revenants" soient tentés d'essayer la dernière corde de leur arc, en dépit d'une campagne qui obligera MLP à sortir des approximations volontaristes et entraînantes pour un programme plus structuré, moins attrape-tout ?

Sa faiblesse fondamentale est qu'actuellement l'idée de son succès est inconcevable pour beaucoup parce qu'il y a un immense gouffre conceptuel et politique entre les avancées du FN et un éventuel triomphe présidentiel.

Il y a un énorme défaut de familiarité démocratique qui pèse sur ce parti et l'une des manières précisément d'y remédier serait, par une victoire aux régionales, d'habituer l'esprit public à la plausibilité d'une conquête supérieure. Elle-même, et non pas seulement son parti, s'enkysterait ainsi dans l'espace républicain et son avenir présidentiel serait tout autant rejeté sur le fond par une majorité mais jugé sans doute moins extravagant, moins surréaliste.

On comprend bien, à partir de ce vide que Marine Le Pen doit combler, et le FN avec elle, ce que représenterait l'instauration d'une proportionnelle, même non intégrale. Elle permettrait une médiation parlementaire qui, multipliant les députés du FN, placerait ce parti dans une position où physiquement, naturellement il apparaîtrait comme une opportunité moins scandaleuse pour plus tard. Il serait dans le jeu. Même avec de mauvais députés, l'écart serait réduit, dans les têtes citoyennes, entre le FN et ses possibilités présidentielles.

La proportionnelle, en dehors de cet avantage symbolique, serait conforme à l'équité démocratique qui ne pourra plus être durablement violée sans créer un jour un tremblement national. Mettre le FN au Parlement, à mon sens, ce serait réintégrer une multitude dans le champ classique et l'espace de débat commun. Ce serait lui donner une voix au lieu de la laisser s'aigrir, crier et protester sur le bord du chemin. Et ce serait faire perdre au FN cette forme de dissidence dont s'enrichit encore sa force actuelle.

Avec un cynisme sans fard, le président de la République s'est flatté de ne pas respecter cet engagement, soulignant qu'avec la proportionnelle, il y aurait 150 députés FN ! La ministre Marisol Touraine a eu le courage d'affirmer la nécessité de la proportionnelle pour que l'ensemble du peuple français soit représenté au Parlement. C'est une évidence. Ce qui me choque est le constat alarmiste du président de la République alors que sa politique en est la cause directe. François Mitterrand instrumentalisait le FN contre la droite quand François Hollande n'est plus maître de dérèglements qui le dépassent et qui, comme l'a dit Arnaud Montebourg, font monter le FN et le chômage.

Les élections régionales à venir seront un test décisif.

Pour le pouvoir : continuera-t-il sa descente ? Pour Marine Le Pen : sera-ce le blocage ou la poursuite ?


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