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Peut-on encore sauver certains métiers du naufrage ?

Justice au Singulier - philippe.bilger, 5/07/2019

Privés de l'estime publique pour toujours alors, sans rémission ? Pour remonter la pente, une oeuvre de longue haleine en tout cas qui exigera d'abord de ces métiers, pour les sauver du naufrage, un sursaut commun.

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Toutes les professions sont estimables dès lors qu'elles sont exercées avec conscience, compétence et talent. Il en est certaines qui, directement reliées à la qualité démocratique, sollicitent davantage, pour le meilleur ou pour le pire, l'attention du citoyen.

Triste constat d'aujourd'hui. Je force à peine le trait.

Les politiques, gauche et droite confondues, sont méprisés.

La Justice, dans les affaires pénales sensibles qui passionnent les médias et la société, n'a plus jamais droit à la présomption d'innocence.

La police, elle, est présumée coupable, quoi qu'elle fasse, sauf quand on a besoin d'elle et au lendemain de crimes islamistes.

Les journalistes sont au plus bas puisque près d'un Français sur deux pense que la télévision, la radio, les journaux et les magazines véhiculent fréquemment de fausses informations (Morandini).

Il y a évidemment des procès globalement injustes mais il n'empêche que la tonalité critique dominante nous oblige à réfléchir sur la chute dans l'opinion de ces métiers peu ou prou "régaliens". Et surtout à nous interroger sur le point de savoir si ce déclin est irréversible ou résistible.

D'emblée il convient d'écarter un argument facile qui sert à éluder les débats quand ils gênent : cela a toujours été comme ça. Il me semble qu'on peut admettre qu'il a existé une époque, mélange de révérence sociale et de respect institutionnel, où l'ensemble de ces fonctions n'était pas contesté, à cause principalement de l'accord entre un univers d'ordre et des activités censées le protéger. Il y avait évidemment des exceptions mais la tendance forte allait vers cette complicité entre société et pouvoir, entre société et les outils de sa sauvegarde.

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Mais nous sommes passés d'un temps de confiance à une ère du soupçon. Ce qui était hier présumé et voulu intouchable a été dégradé en une infernale méfiance collective et singulière. Ce qui dirigeait, jugeait, défendait et informait est devenu, par un effet pervers, ce dont il fallait se protéger.

Comment ne pas souligner, au sein de ce monde professionnel caractérisé par des défiances spécifiques, le rôle de tel ou métier participant, sur un mode interne, de cette entreprise de délitement ? Par exemple l'ignorance ou l'approximation des médias sur le rôle de la Justice ou la lâcheté politique face à une police peu soutenue dans sa quotidienneté dangereuse.

Pour expliquer ce regard négatif sur les politiques, les juges, les fonctionnaires de police et les journalistes, il est essentiel de mettre l'accent sur cette dérive intellectuelle et à la fois sociologique qui induit de transgressions indiscutables mais fragmentaires une condamnation totale et sans nuance. Ainsi le Mur des cons a englouti la magistrature tout entière dans son opprobre et quelques défaillances ont accablé tous les médias. Au lieu d'avoir la prudence de fustiger le détail, on s'est donné la facilité de faire sombrer en gros.

Ce n'est pas dire qu'il faille minimiser les impérities ou les scandales professionnels clairement identifiables. Bien au contraire. C'est la faiblesse de la répression, le caractère parfois dérisoire de la sanction qui entraînent ce débordement abusif de l'indignation ponctuelle vers la condamnation en bloc.

Reste que le remède le plus adapté à cette dégringolade qui devrait apprendre au moins la modestie, est l'excellence éthique et technique. La tension bienfaisante poussant chacun et tous, dans ces sphères capitales, à donner le meilleur de soi avec un contrôle fiable pour veiller au grain.

Il est angoissant, pour un républicain de bonne foi, adepte d'un ciblage honnête et équilibré, de constater cette chasse absurde aux politiques et cette propension un zeste sadique de rendre des métiers déjà difficiles, fondamentaux pour la démocratie, encore plus malaisés à exercer. D'ajouter à leur stress intrinsèque la charge d'une suspicion constante que rien, semble-t-il, ne viendra dissiper. Comme si le temps et la qualité ne pouvaient plus avoir la moindre influence.

Privés de l'estime publique pour toujours alors, sans rémission ?

Pour remonter la pente, ce sera une oeuvre de longue haleine qui exigera d'abord de ces métiers, pour les sauver du naufrage, un sursaut commun.


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